Les fortifications médiévales du Moyen-Orient : Contre les "châteaux croisés"

Publié le par Hedwige de Longuyon


Le célèbre Crac des Chevaliers (Syrie)
Cliché Maxime Goepp  

Note : Cet article est le compte-rendu de la conférence tenue le 19 mars dernier à l'Université de Nancy II par Jean-Claude Voisin, archéologue spécialiste de cette question.


Encore aujourd'hui, la tradition historique nomme « châteaux croisés » les fortifications d'époque médiévale de Terre Sainte. Or, les travaux menés entre autres par Jean-Claude Voisin ont remis en question l'emploi de ce terme. Ses recherches ont pour l'instant concerné le Liban, la Syrie (jusqu'à l'Euphrate), une partie de la Jordanie, la Cilicie et l'Anatolie orientale. Il envisage à présent d'étendre son champ d'étude à l'Arménie et à la Mésopotamie.   
 

Le problème vient en fait de l'historiographie du sujet, d'origine française et datant de la colonisation. Actuellement, toujours, les minorités chrétiennes du Moyen-Orient continuent à favoriser cette idée pro-occidentale. D'autre part, la connaissance était jusqu'à présent surtout axée sur les fortifications du royaume de Jérusalem, qui constituaient la référence sur laquelle on se basait pour dater les autres sites.

Il y a encore cinq ans, le gouvernement israélien était le seul à autoriser l'ouverture de chantiers. A présent, la Syrie a compris l'intérêt présenté par l'étude de ces sites fortifiés. Quant à la Cilicie, plus personne ne s'y intéresse. Au Sud-Liban, un seul chantier a été mis en ?uvre, sur le site de Tripoli, mais les informations ont été perdues.

La France est la première à s'intéresser à ces régions, à partir de 1841. En 1860, le gouvernement français envoie sur place une équipe de chartistes, dont Langlois, chargé de réaliser un corpus d'inscriptions byzantines et arméniennes. Or, ce dernier ne cite jamais l'épigraphie arabe. A la fin du xixe siècle, lors de l'arrivée des Anglo-Saxons, ces derniers introduisent les premiers inventaires des sites. Parmi eux, un Suisse effectue des relevés précis. Lawrence d'Arabie parcourt la Syrie en trois mois et demi, durant lesquels il visite quinze sites le long des grands axes de communication. Lui aussi reste silencieux sur le rôle des Arabes. Cette historiographie coloniale sera beaucoup recopiée par la suite. Ce n'est que lors de la construction d'une ligne ferroviaire qu'un ingénieur allemand attire le premier l'attention sur ce problème. En 1965, des archéologues Américains, en mission de quelques mois, font eux aussi des relevés. Entre 1976 et 1986, c'est au tour d'un Allemand. De leur côté, les chercheurs se consacrant à l'étude des textes y découvrent la présence arabe.

Une notion s'avère primordiale pour une étude de ce type : la permanence de la transmission des acquis. Chaque conquérant s'appuie sur ce qu'il trouve sur place et l'adapte.

Au vie siècle, l'empereur Justinien, qui combat contre les Perses, décide de refortifier un ancien limes correspondant à l'Euphrate (Syrie). Il s'appuie alors sur des structures romaines : des fortins avec tours d'angle quadrangulaires utilisant la brique. Justinien, lui, emploie la pierre. Il fait édifier des villes de garnison servant aussi pour le ravitaillement des nomades, le long de l'Euphrate. On y remarque la présence de portes à herse, de chambres de tir soignées, ainsi que du système de la bretèche (construction en encorbellement) assortie de vantaux. L'intérieur des tours constitue un habitat sur plusieurs niveaux. Ces dernières abritent aussi les revenus fiscaux de l'activité économique. On trouve en effet au nord de la Syrie, dans un massif calcaire, une centaine de villages fossilisés liés à l'industrie de l'huile d'olive.

Vers 940, le retour des basilei autoritaires (seconde période byzantine) correspond avec le début de l'usage par les Byzantins du mâchicoulis, qui, rappelons-le, ne se répand en Occident qu'au xive siècle. Or, aux alentours de 660, durant la période omeyyade, l'heure est au palais quadrangulaire avec tours de flanquement rondes pleines et déjà ? constatation troublante ? présence de mâchicoulis. Ce plan est donc, encore de nos jours, qualifié à tort de « plan philippien », puisque la tradition attribue son invention à Philippe-Auguste. On note l'absence de herses, jamais employées par les Arabes.  

Palais omeyyade caractéristique de Qasr al Hayr (Syrie), construit en 728

Cliché Maxime Goepp 

 En Cilicie, on observe une continuité avec les grands sites gréco-romains. Au xe siècle, les populations se replient dans des forteresses-refuges sur les hauteurs. Ces dernières seront réutilisées ensuite par tous les occupants. Les monastères, quant à eux, sont fortifiés provisoirement pour servir aussi de refuges. Les Arabes qui prennent les fortins byzantins les renforcent selon leurs techniques, mais avec la pierre, alors qu'auparavant, ils employaient la brique. Ce fait témoigne du mixage des influences.

 

 

Anazarbe (Turquie). La ville basse romaine était en bas à droite de la photo. La population s'est replié en hauteur en 962. 
Cliché Maxime Goepp 


Anazarbe (Turquie) : cette forteresse byzantine, construite à partir d'un fortin romain, fut améliorée par les Arméniens et les Mamelouks
Cliché Maxime Goepp  

Haruniye (Turquie) : porterie byzantine et donjon mamelouk

Cliché Maxime Goepp 

 En 1097, les Occidentaux passent devant ces villes. N'étant pas préparés à ce type de fortifications fortement en avance sur l'Occident, ils mettent une dizaine d'années à prendre les forteresses de la côte. La conquête achevée, les ordres militaires se voient concéder les places-fortes situées dans le comté de Tripoli, qui constitue un important débouché vers Damas. La présence occidentale étant brève, les Croisés se cantonnent à la zone la plus élevée du plateau, sur une mince bande littorale. Le petit nombre de contingents les amène à concentrer les troupes à Jérusalem, délaissant le peuplement hors de la cité. Au Sud-Liban, le château de Beaufort est remis en 1139 par les Arabes entre les mains de Foulque de Jérusalem. En 1190, il tombe entre celles de Saladin, et, entre 1260 et 1268, il est repris par les Croisés et confié aux Templiers. Ce château est un exemple des fréquentes fluctuations dans l'occupation des places-fortes. Les influences architecturales et militaires y sont donc fortement combinées, les conquérants successifs réutilisant toujours les forteresses au lieu de les raser.   

Le glacis du Crac des Chevaliers (Syrie)
Cliché Maxime Goepp 

On constate que tous les sites arabes d'avant 1200 sont de forme circulaire. Sur tous ceux récupérés par les Francs, trois éléments attirent l'attention : le peu de soin apporté à l'appareillage, la présence d'un glacis particulier et du système de la tour isolée ; ce dernier n'est jamais présent chez les Arabes ou les Byzantins. L'entrée est typiquement arabe : elle est double, coudée (formant parfois plusieurs coudes) et présente également un doublage de l'assommoir. La forteresse d'Alep (fin xiie s.) comprend une chicane et des mâchicoulis élaborés.


                                          L'entrée de la forteresse d'Alep (Syrie)
Cliché Maxime Goepp  


Entre le xe et le xiiie siècle, tous les sites de la grande zone sismique sont dotés d'un système de stabilisation des murs, constitué par la réutilisation de colonnes antiques en boutisse (imbriquées en sorte que leur plus grande dimension se trouve placée dans le sens de l'épaisseur du mur). Les chercheurs pensaient que cette technique était une invention occidentale. Or, il s'avère qu'on la trouve employée sur des sites où les Croisés ne sont jamais allés. Par la suite, ce système devient décoratif.

 

 

 

 

Exemple de colonnes en boutisse (Gibelet, Liban)

Cliché Maxime Goepp  

 A trois endroits, sur des sites d'éperon barré, on note la présence d'une pile de pont naturelle formée par l'extraction de pierre autour. Ces endroits auraient donc servi de carrière.

 La question des influences (comparaison avec les fortifications de Mittel-Deutschland)

Vers le milieu du xiie siècle, les seigneurs germaniques commencent à s'intéresser à la Terre Sainte. Ils envoient alors des chargés de missions diplomatiques au Moyen-Orient. Durant trente ans, Herman von Salza s'y rend chaque année. Otto von Bottenlauben s'y établit. Marié à Béatrice de Courtenay, celui-ci récupère par le biais du douaire la seigneurie de Tebnin.

La tradition veut que le procédé de la tour-donjon circulaire d'Orient ait été rapportée en Occident par Philippe-Auguste. Or, le château de Neuenburg (Thuringe) est bâti sur ce plan. Vingt-sept sites d'éperon barré du Proche-Orient, datés du milieu du xiie au milieu du xiiie siècle, ont appartenu aux grandes familles châtelaines ou aux landgraves de Thuringe.

  Ces tours isolées peuvent être classées en deux grands ensembles : celles dont le diamètre se situe entre 8 et 12 m, elle celle qui ont un diamètre compris entre 12 et 18 m. L'épaisseur des maçonneries, au minimum de 2 m, peut atteindre les 6,60 m. Elles comportent peu d'ouvertures. Si le diamètre intérieur constitue un tiers ou un quart du diamètre total, on en déduit que la tour avait  une fonction refuge. S'il occupe plus d'un tiers du diamètre total, la tour avait une fonction résidentielle.

 

La tour-donjon circulaire de Neuenburg (Thuringe, Allemagne)

  Au milieu du xiie siècle, le diamètre extérieur (13 m) et l'espace intérieur correspondent environ à la moitié de la surface totale. A la fin du xiie siècle et au début du xiiie siècle, les tours deviennent encore plus nombreuses et plus massives : le progrès des machines à siège oblige à renforcer les fortifications.

On constate un emploi du bossage sur les tours circulaires et quadrangulaires dès le xiie siècle. Les Allemands avancent l'idée que ce dernier aurait été introduit en Allemagne par Frédéric Barberousse. Or, il n'est pas utilisé dans les « châteaux croisés » de Grèce. S'il y a des influences, elles sont donc complexes. En Allemagne, tous ces sites ont appartenu aux empereurs allemands ou à des familles dont de nombreux membres ont participé aux Croisades.

Conclusion
Ces constatations amènent un certain nombre d'interpellations. On peut se demander en premier lieu si des Arabes ont travaillé dans des équipes de construction en Allemagne, apportant leur savoir-faire. Dans les livres de compte, il arrive en effet que l'on trouve des ouvriers aux surnoms évocateurs (ex : « le Syrien »). D'autre part se pose la question du niveau de complexité des influences. Enfin, il faudrait aussi comprendre dans quelle mesure ce phénomène a pu être spontané, ou au contraire régi par les déclinaisons.

A voir également :  
Un très bon site internet avec de nombreuses photos et informations sur les châteaux de Terre Sainte (note : la plupart des photos de cet article sont tirées de ce site) :  http://www.orient-latin.com/

 


 

 

Publié dans Architecture

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Maxime GOEPP 06/06/2007 20:26

Merci à vous,mg

Bertrand 06/06/2007 16:45

Oui ça va de soi, l'auteur du texte ne les avait pas légendé, et pour ma part en temps qu'administrateur je n'ai pas fait attention, je modifie ça dans la soirée.Merci de nous laisser les utiliser.

Maxime GOEPP 06/06/2007 01:16

Bonjour,juste un message pour vous informer que le réemploi des images que vous avez trouvez sur le site www.orient-latin.com est placé sous les conditions des licenses Creative Commons by-nc-sa 2.5Loin de vous empécher de les réutiliser, il convient malgré tout d'ajouter sous chacune d'elle la mention de son auteur - moi :)Je vous serait trés reconnaissant d'apporter ces modification afin de respecter ce cadre d'utilisation,Par ailleurs, je vous remervie de les avoir choisi pour illustrer votre texte :)Cordialement,Maxime Goepp,