L'alchimie et ses textes (XIIe-XIIIe s.) (2)

Publié le par Godefroy de Nancey

III. Allégories et cryptographie

 La deuxième catégorie de textes alchimiques est celle des textes allégoriques. Ces textes, fruits d'alchimistes dits « jaloux » (c'est-à-dire ne désirant pas l'accès du plus grand nombre à leur science, voulant la réserver à une élite spécialement formée et digne de recevoir cet enseignement) peuvent être soit de simples recettes exprimées en Decknamen, soit des oracles (comme la Tabula smaragdina) ou des visions (comme l'Aurora consurgens).

Voici le texte de la Tabula smaragdina (Table d'émeraude) :
 

« Ceci est vrai, sans mensonge, certain et très véritable. Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ; par ces choses se font les miracles d'une seule chose. Et comme toutes les choses ont été faites à partir d'un, par la méditation d'un, ainsi toutes les choses sont nées de cette chose unique par adaptation. Le Soleil en est le père, et la Lune la mère ; le Vent l'a porté dans son ventre ; sa nourrice est la Terre. Le Père de tout, le Thélème du monde universel est ici. Sa force ou puissance est entière si elle est convertie en terre. Tu sépareras la terre du feu, le subtil de l'épais, doucement, avec grand art. Il monte de la terre au ciel, par le même chemin descend du ciel sur la terre, et reçoit la force des choses supérieures et des choses inférieures. Tu auras par ce moyen la gloire du monde entier. Toute obscurité s'enfuira de toi. C'est là la force forte de toute force, car elle vaincra toute chose subtile et pénétrera toute chose solide. Ainsi a été créé le monde. De cela sortiront d'admirables adaptations, desquelles le moyen est ici présenté. C'est pourquoi je suis appelé Hermès Trismégiste, ayant les trois parties de la philosophie du monde entier. Ce que j'ai dit de l'oeuvre solaire est complet. »

Tabula smaragdina (traduction J. Fabry)

Ce texte alchimique était attribué au Moyen Âge à Hermès Trismégiste, mais daterait en réalité du IXe siècle et aurait été composé en pays arabe. La Table d'émeraude a eu un retentissement considérable en Occident et fut considéré comme l'un des principaux textes fondateurs de l'alchimie. Il est entièrement à lire sur le mode allégorique. Ainsi, par exemple, l'Émeraude des Sages évoquée dans le titre correspondrait au Mercure philosophal. Le Soleil et la Lune, quant à eux, désignent respectivement l'or et l'argent. De manière générale, les métaux sont évoqués de manière allégorique dans les textes alchimiques. Nous venons d'évoquer les deux métaux nobles. Les autres métaux, dits « vils », sont eux aussi cachés, la plupart du temps derrière des noms de   planètes : Mercure (vif-argent ; le terme alchimique « mercure » est seul resté aujourd'hui pour désigner ce métal), Mars (fer), Vénus (cuivre), Jupiter (étain), Saturne (plomb).

Les opérations alchimiques sont immuablement régies par trois principes philosophiques (= alchimiques) majeurs : le mercure, le sel philosophique et le soufre (à distinguer du mercure, du sel et du soufre vulgaires). Tout réside dans l'interprétation de ces trois principes. Ainsi, le mercure représente le principe féminin, volatil, le sel la semence et le soufre le principe masculin, igné.

L'alchimie peut aussi utiliser d'autres noms de code, ou Decknamen (mot inventé par l'Allemand von Lippmann pour désigner les mots du jargon alchimique) pour crypter ses textes aux yeux du non-initié. Si le parallélisme astrologique que nous venons de voir est le plus courant, il existe aussi des Decknamen sur la hiérarchie des métaux (or = rex, « roi » ou leo, « lion » ; plomb = aurum leprosum, « or lépreux, c'est-à-dire impur » ou corpus immundum, « corps immonde », etc.), la couleur (soufre = cholera ; vitriol = leo uiridis, « lion vert », etc.), l'odeur, l'aspect général, les propriétés physico-chimiques, les allégories prises au domaine de la sexualité (commixtio, « fornication ») ou de la religion, etc. Voici d'autres images, parmi les plus courantes :

·       Aigle : Volatilisation, acides employés dans l'Oeuvre ; air

·      Animaux : les animaux de même espèce mais de sexe différent symbolisent le Soufre et le Mercure préparés pour l'?uvre. Lorsque les animaux sont unis, ils symbolisent la conjonction, quand ils se battent, la fixation du volatile ou la volatilisation du fixe.

·      Arbres : les arbres portant des lunes symbolisent le petit magistère, des arbres portant des soleils, le grand magistère.

·       Bain : dissolution de l'or et de l'argent et purification de ces deux métaux.

·       Carré : symbolise les Quatre Eléments.

·       Chambre : l'oeuf Philosophique.

·       Chêne creux : Athanor.

·       Chien : symbolise le Soufre ; l'or.

·       Christ : la Pierre Philosophale.

·       Corbeau : couleur noire que prend d'abord la matière de l'oeuvre quand on la porte à la chaleur.

·       Diane : principe féminin, volatil, argent préparé à l'oeuvre.

·       Epée : feu

·       Fleurs : les couleurs du Grand Oeuvre.

·       Grain : matière de la Pierre Philosophale.

·       Hermaphrodite : symbolisation du Soufre et du Mercure après leur conjonction.

·       Loup : symbole de l'antimoine.

·       Mariage : conjonction du Soufre et du Mercure.

·       Neptune : Eaux.

·      Oiseaux : si ils s'envolent vers le ciel ils symbolisent la volatilisation et s'ils tombent vers le sol, ils symbolisent la précipitation.

·       Phénix : couleur rouge de la Pierre.

·       Rebis : synonyme d'hermaphrodite, également représenté par un Y.

·       Salamandre : symbolise le feu.

Il existe également d'autres méthodes de cryptographie, comme le fait de remplacer une lettre par une autre. Ainsi, la Mappae Clauicula propose une recette de l'alcool (De commixtione puri et fortissimi xknk cum III qbsuf tbmkt cocta in ejus negocii uasis fit aqua quæ accensa edit flammam) où le mot xknk doit se lire vini (vin), qbsuf : parte (partie), et tbmkt : salis (sel). Ce peut être aussi la transcription littérale de mots étrangers, généralement grecs ou arabes, comme le mot alkitran, translittération d'un mot arabe signifiant « poix ». Enfin, les mots-clefs peuvent être remplacés par des symboles. En voici quelques-uns des plus courants :

 

 

 

: Acide

 

 

: Air

 

 

: Athanor

 

 

 

: Broyer, trituration

 

 

 

: Calciner, calcination

 

 

: Distiller, distillation

 

 

: Eau

 

 

 

: Elixir des philosophes

 

 

 : Etain, Jupiter

 

 

 

 : Fer

 

 

 

 : Fermentation de l'or par le soufre des philosophes

 

: Feu

 

 

 

: Fixer

 

 

 

: Huile

 

 

 

: Mercure, vif-argent

 

 

 

: Mercure animé ou philosophique, Sel des sages

 

 

 

 : Oeuf philosophique, cornue

 

 

 

: Or

 

 

 

: Pierre philosophale

 

 

 

: Pierre philosophale ou poudre du premier ordre

 

 

 

: Pierre philosophale du troisième ordre (couronne du sage)

 

 

 

: Quintessence

 

 

 

: Sel alcali

 

 

 

: Soufre commun

 

 

 

: Sublimer

 

 

 

 : Terre

 

 

 

 : Vitriol

 

 

 

: Vitriol vert

 
Malheureusement, certains symboles peuvent être propres à chaque alchimiste, rendant parfois un texte indéchiffrable. La cryptographie alchimique a connu des formes très variées, dont certaines n'ont toujours pas pu être déchiffrées aujourd'hui. La volonté des auteurs était de  réserver ces textes aux seuls initiés, les laboureurs, afin d'éviter la cupidité des faux alchimistes, les souffleurs (qui utilisaient un prétexte alchimique pour arnaquer les gens, souvent en faisant des « démonstrations » sur la place publique), ou peut-être pour augmenter le mystère et le prestige de l'alchimie aux yeux des profanes, ou encore masquer l'inefficacité de recettes en les rendant presque impossibles à comprendre.

 L'alchimie médiévale est donc une discipline intellectuelle qui allie pratique technique (bien que la crédibilité de la réalisation technique soit parfois absente de certains textes) et considérations spirituelles. L'aspect scientifique, au sens actuel du terme, est souvent rudimentaire, comme le montre l'étonnante mais fréquente absence de proportions et quantités dans les recettes, lesquelles sont très souvent transmises au fil des siècles pour elles-mêmes, sans chercher la preuve de leur efficacité. Toutefois, l'alchimie occupe une place non négligeable dans les sciences médiévales, et l'on peut retrouver dans ses textes des recherches poussées et intéressantes sur la conception et la composition du monde, de ses éléments constitutifs, ses transformations, et sur les possibilités d'expérimentation de l'homme médiéval. C'est également, bien entendu,  une source non négligeable pour l'histoire des sciences et des techniques, mais aussi pour l'histoire de la pensée. Il est toutefois à regretter que certains textes ne puissent être décryptés de façon satisfaisante ; les multiples interpolations et les problèmes d'attribution des oeuvres alchimiques rendent également, malheureusement, encore malaisées les analyses qui peuvent en être faites.

Reconstitution d'un laboratoire d'alchimie (fin-Moyen Âge/Renaissance) - Munich, Deutches Museum.

 Bibliographie sommaire

Caron, Michel, Hutin, Serge, Les Alchimistes, Paris, Le Seuil, 1959
Eliade, Mircea, Forgerons et alchimistes, Champs, Flammarion, 1977, 209 p.

Halleux, Robert, Les textes alchimiques, Turnhout, Brepols, 1979, coll. « Typologie des sources du Moyen Âge occidental », 153 p.

Hutin, Serge, Les alchimistes au Moyen Âge, Paris, Hachette, 1995, 221 p., coll. « La vie quotidienne, civilisation et société », 221 p.

Hutin, Serge, L'alchimie, PUF, 1999, coll. « Que sais-je ? », 128 p.

Publié dans Vie culturelle

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Bertrand de Marseivilla 29/12/2006 12:17

Arrête je vais virer à la pivoine. C'est vrai que pour une fois l'insertion de l'article a été assez longue, mais d'habitude ça va très vite, je ne peux malheureusement en tirer aucune gloire! D'autant que Les articles de fond sont rarement rédigés par moi, je me contente de faire de l'anecdotique, les croisades, le textile ou l'héraldique c'est le boulot des autres.

Godefroy de Nancey 24/12/2006 17:36

Cet article, je le concède, est un peu long. Aussi, je remercie ceux qui ont eu la patience de me lire jusqu'au bout, d'autant que le sujet est assez aride. Je remercie également chaleureusement Bertrand d'avoir eu le courage et la patience de mettre cet article en ligne, avec les caractères spéciaux à traiter en particulier et toutes les photos qui ont dû être insérées une à une, ce qui représente environ pas moins de deux heures de travail.
De manière générale, un grand bravo pour tout le travail de mise en ligne à Bertrand, sans qui ce blog ne serait pas grand chose !