L'alchimie et ses textes (XIIe-XIIIe s.)

Publié le par Godefroy de Nancey

Le serpent Ouroboros, qui se mord la queue, symbole de l'alchimie et de l'unité de la matière

 

L'alchimie médiévale est à la fois bien et très mal connue aujourd'hui. Nous avons tous à l'esprit l'image, que le Romantisme du XIXe siècle a contribué à populariser, du vieil alchimiste, à  demi magicien, enfermé dans un laboratoire sombre, entouré de ses cornues, aludels (les cornues et les aludels sont les récipients globulaires en verre se terminant par un long bec dans lesquels s'effectuent les opérations alchimiques), et grimoires poussiéreux, et s'affairant sur son athanor (fourneau des alchimistes sur lequel est posé l'aludel) afin de maîtriser le secret de la fabrication de l'or. Ce lieu commun, qui connaît un grand succès, correspond bien aux fantasmes et au besoin de mystères et d'ésotérisme très présents dans notre société. Il convient cependant de reconsidérer cette image, faussée. Pour peu que l'on veuille bien se départir totalement des affabulations ésotériques qui entourent le personnage de l'alchimiste, on se rend compte de l'apport historique très intéressant que peut avoir l'alchimie, en particulier dans le domaine de l'histoire des sciences. L'alchimie correspond en effet à une approche totalement originale de la science et du savoir, non dénuée d'intérêt, et radicalement différente de nos conceptions scientifiques contemporaines. Après avoir vu dans une première partie ce qu'est l'alchimie et d'où elle vient, nous nous pencherons successivement sur les deux types de textes alchimiques : les textes clairs et les textes cryptés.

  
I. Origines et définitions de l'alchimie
Les origines de l'alchimie sont anciennes, mais assez confuses. Sans doute provient-elle d'une fascination immémoriale pour les artisans travaillant les métaux, ce qui légitimerait l'une des étymologies du mot, qui viendrait de χυμεία (« chumeia », mot grec désignant la pratique métallurgique), terme lui-même issu du mot χόανον (« choanon », creuset). La tradition veut que le mot « alchimie » provienne du terme égyptien Khme désignant la « terre noire » d'Égypte. De fait, les plus anciens alchimistes connus seraient ceux de l'École d'Alexandrie (IVe siècle av. J-C), mais leur savoir aurait pour origine l'alchimie mésopotamienne. Pour les Grecs et les Egyptiens, l'alchimie aurait été enseignée aux hommes par le dieu Hermès « Trismégiste ».

L'alchimie s'est ensuite transmise chez les Arabes (Avicenne, Averroès, Al-Fàràbi, Geber et d'autres), chez qui elle est désignée sous le terme d'al kimia (ce qui signifierait la « dose », la « quantité »). Les Arabes, qui ont repris puis développé la pensé alchimique grecque, ont aussi puisé dans l'alchimie chinoise et indienne, qui s'est développée parallèlement à l'alchimie gréco-égyptienne, et ce dès le VIe siècle av. J-C.

C'est au XIIe siècle, suite aux Croisades, que l'alchimie se répand du monde arabe à l'Occident chrétien. Le premier texte alchimique traduit en Occident est traditionnellement donné comme étant le Morienus, traduit en 1144 par Robert de Ketton. Deux autres textes datent cependant de la première moitié du XIIe siècle : la Diversarum artium schedula de Théophile, et la Mappae Clavicula. L'alchimie est alors pratiquée par la plupart des grands intellectuels de ce temps : Albert le Grand, Thomas d'Aquin, Roger Bacon, Arnaud de Villeneuve, Michel Scott, Raymond Lulle...

Comme pour tout ce qui concerne la « philosophie naturelle » (c'est-à-dire, pour les hommes du Moyen Âge, toutes les sciences de la nature), l'alchimie est indissociable de conceptions théologiques, qui conditionnent l'approche de toute science. Albert le Grand signale d'ailleurs que deux pièces sont tout aussi essentielles l'une et l'autre dans la maison d'un alchimiste : l'oratoire (oratorium) et le laboratoire (laboratorium). Après le XIIIe siècle, l'alchimie commencera à prendre ses distances par rapport à la théologie, et le genre évoluera dans une multitude de courants dispersés, avant d'être supplantée à l'époque moderne par la chimie scientifique (même si l'on continuera à rencontrer des alchimistes, et ce jusqu'au XXe siècle avec le mystérieux Fulcanelli).

 
L'alchimie est la science qui permet, au moyen d'un médium appelé « pierre philosophale », la transmutation des métaux vils en métaux nobles : argent (Oeuvre au blanc), et, surtout, or (Oeuvre au rouge, ou Grand Oeuvre). Cette définition de l'alchimie, qui la cantonne à un seul de ses buts et activités, est aujourd'hui la plus courante. Pour le profane, l'alchimie est généralement réduite à cela. Cette définition existait déjà au Moyen Âge, notamment sous la plume d'Al-Fàràbi, de Gundisalvi ou de Petrus Bonus, lequel écrit dans son Pretiosa margarita nouella, 3 : « L'alchimie est la science qui connaît radicalement les origines des métaux, leurs causes, leurs propriétés et leurs accidents, et, vu qu'ils sont imparfaits, incomplets, mélangés et corrompus, les transmute en or véritable. » Pour ce faire, l'alchimiste dispose de trois méthodes, ou voies. La voie humide, ou lente, la plus répandue, utilise les cornues chauffées « à la chaleur du fumier » (c'est-à-dire à feu très doux, comparable à la chaleur du fumier frais) sur l'athanor, et dure plusieurs mois, rien que pour réaliser les opérations (donc sans compter le temps de recherches préalable à la découverte des bonnes opérations à effectuer.) La voie sèche, ou rapide, s'effectue en quelques heures seulement dans un creuset, mais elle est dangereuse. Enfin, la voie très rapide, ou instantanée, consiste à tenter de capter la foudre. Je ne m'étendrai pas plus longtemps sur la dangerosité de cette dernière méthode, les alchimistes la tentant ayant rarement l'occasion de l'expérimenter une seconde fois.

Cependant, même si la fonction principale de l'alchimie est cette transmutation, appelée aussi « projection » par les alchimistes (l'obtention du principe de transmutation s'appelle la teinture, que l'on va littéralement projeter sur un métal, généralement du mercure ou du plomb), elle a également d'autres objets. De manière générale, l'alchimie touche à la compréhension des choses premières et de leur génération, ce qui la rapproche, sinon par les méthodes, du moins par l'aspiration, de certaines applications de la chimie moderne. Roger Bacon, dans son Opus tertium, 12, distinguait ces deux types d'alchimie : « [Il y a] l'alchimie spéculative, qui est observée à partir de tout ce qui est inanimé et de tout engendrement des choses à partir des éléments. Il y a aussi l'alchimie opérative et pratique, qui apprend à fabriquer des métaux nobles et colorés et de nombreuses autres choses, meilleures et plus abondantes qu'elles ne sont faites par la nature. » L'alchimiste s'apparente alors à une sorte de démiurge qui a la volonté de comprendre puis de reproduire, certes à une bien moindre échelle, le processus divin de Création. De manière générale, l'alchimie n'est pas uniquement pratique et expérimentale ; ce dernier aspect est toujours intimement associé à des considérations idéologiques, philosophiques, métaphysiques et occultes. La transmutation alchimique représente donc aussi un éveil spirituel.

Enfin, l'alchimie a des applications médicinales. Ainsi, un manuscrit autrefois attribué à Raymond Lulle (Testamentum, Practica, 1, Köln, 1573) précise que « l'alchimie est une partie de la philosophie naturelle occulte céleste, la plus nécessaire, qui forme un seul art et science qui n'est pas connu de tous, qui apprend à soumettre à sa tutelle et à purifier toutes les pierres précieuses qui ne sont pas parfaites mais déchues, et à les placer à la juste proportion, à remettre d'aplomb tous les corps humains qui sont tombés ou infirmes, à rétablir un bon tempérament naturel et la meilleure santé, et encore à transmuter tous les corps métalliques en lune [argent] véritable puis en soleil [or] véritable, le tout au moyen d'un seul corps médicinal universel auquel sont réduites toutes les particularités de la médecine. » Ces considérations médicinales étaient entre autres la recherche de la panacée, c'est-à-dire d'un remède universel, et celle de l'élixir de jouvence. L'or occupait une place majeure dans les compositions, et c'est d'ailleurs grâce aux alchimistes médiévaux que nous connaissons les propriétés comestibles de l'or. Certains grands de ce monde, au moyen Âge, en particulier les ecclésiastiques comme les papes, faisaient une consommation régulière d'or, saupoudré dans la boisson ou la nourriture, allant parfois jusqu'à faire infuser des pièces d'or en tisane, sur le conseil d'alchimistes.

L'astrologie avait également un lien important avec l'alchimie, et ce à deux niveaux. Tout d'abord, l'observation de la conjonction des astres était primordiale avant toute opération alchimique, afin de garantir sa réussite ; chaque mois zodiacal était par exemple favorable à l'une ou l'autre des opérations alchimiques. Deuxièmement, l'astrologie a partie liée à la médecine dans le soin des patients, y compris donc dans la médecine alchimique, dite aussi « spagyrie ».

 
Tout au long du Moyen Âge, la langue des textes alchimiques est, comme pour toute oeuvre savante, le latin, même si quelques textes en langues vernaculaires ont commencé à se diffuser à la fin du Moyen Âge. On peut distinguer deux grandes catégories de textes alchimiques : ceux qui s'expriment clairement, et ceux dont le sens est voilé à dessein.

 

II. Les recettes des theoricae et des practicae
Dans la première catégorie des textes alchimiques, dont le sens est clair, on trouve les traités théoriques et pratiques (theoricae et practicae), contenant des recettes. La recette, au coeur de l'oeuvre, de l'Opus, est rarement isolée, mais se situe généralement au début d'un manuscrit, ou dans le corps du texte. Elles sont la plupart du temps la perpétuation de recettes gréco-égyptiennes déjà notées dans les papyrus antiques. Les traités les plus célèbres de ce type aux XIIe et XIIIe siècles sont la Mappae Clauicula du IXe siècle, traduite au XIIe siècle, la Diuersarum artium schedula de Théophile (XIIe siècle), le Secretum Secretorum d'al-Ràzi (Xe siècle), l'Epistola ad Hasen Regem d'Avicenne (XIe siècle), l'Alchimie de Michel Scott (XIIIe siècle), l'Alkimia minor d'Albert le Grand (XIIIe siècle). Ces traités décrivent les différentes opérations alchimiques permettant d'obtenir la pierre philosophale : lotio, ablutio (lavage) ; congelatio, coagulatio (solidification) ; sublimatio (sublimation, évaporation) ; coctio, decoctio (fusion, cuisson) ; distillatio (per ascensum, per descensum ou per filtrum) (distillation) ; calcinatio (calcination) ; solutio (solution) ; ceratio (amollissement). L'obtention de la pierre philosophale passe toujours par plusieurs couleurs : nigrendo (noir) (substrat matériel indifférencié), teinture ad album (blanc) pour l'argent, et ad rubem (rouge) pour l'or. La pierre philosophale (du troisième ordre), ou couronne du sage, (qu'elle soit sous forme solide ou sous forme de poudre) est d'ailleurs généralement décrite comme étant de couleur rouge.


Exemple de deux recettes de transmutation :

« Pour faire de l'or le meilleur qui soit.

Fais fondre ensemble trois mesures de cuivre et une mesure d'argent, et tu ajouteras trois mesures d'orpiment (sulfure d'arsenic) non brûlé. Quand tu auras bien fait chauffer, laisse refroidir, mets dans un plat creux, couvre avec de l'argile, et chauffe jusqu'à ce qu'il y ait de la céruse (carbonate de plomb) ; soulève et fais fondre le tout, et tu trouveras de l'argent. Mais si tu auras beaucoup chauffé,  il sera fait de l'électrum (quatre parties d'or pour une d'argent), et si tu y auras ajouté une mesure d'or, il sera fait de l'or le meilleur.

 

Recueille les pierres les plus propres d'un torrent et mets-les dans le feu ; réduits-les en poudre très fine, et fais-en trois parts de poudre très fine comme la topaze (le texte latin dit Wçetcqazieç. Il s'agit là très certainement de la transcription en caractères latins de l'expression grecque ως η τοπαζιος, qui signifie « comme la topaze ») ; mélange avec un vase de terre très solide ; dépose-le et mets-le dans un fourneau préparé à cet usage ; fais un feu très vigoureux avec des bûches sèches de hêtre, et creuse loin de la fumée, de la cendre et des charbons ; et quand cela aura commencé à s'affermir, agite avec une spatule de fer, jusqu'à ce que cela fasse un liquide très clair ; travaille ce que tu vois, et ce sera de la topaze. »

                                                                                                      

                                                                       Liber Sacerdotum (traduction J. Fabry)

 
Cet exemple montre la lisibilité parfaite que peuvent avoir certaines recettes alchimiques, considérées dans ce cas comme des techniques à l'usage d'artisans, semblables à des recettes de cuisine ou de peinture. Cependant, ce n'est pas le cas, loin s'en faut, de la majorité des textes alchimiques, qui ont la plupart du temps utilisé la cryptographie pour transmettre de façon voilée leur message.

 

 

A suivre...

Publié dans Vie culturelle

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Gaudard 04/02/2007 13:54

Messires et aultres preux Chevaliers du " chauderon" vous soy dict grand mercy de vouloir faire renaissance de ce qui fut en un temps point trop lointain passé. que vous soy faict abondance de cendre blanche et immaculée. N.N.D.N.N.S.N.T.D.G. 
Philippe Gaudepin d\\\\\\\\\\\\\\\'Arthur, Chevalier du Temple.
Philippe Gaudard-Turpin.